La clé....des rèves..!

 

Il se dit qu'aux confins de ce monde, très loin d'ici à moins que ce ne soit tout à proximité tant il est vrai que se rendre au bout du monde ne demande parfois qu'à faire un pas de côté, se cache le pays des ruisseaux.

Tout n'y est que murmures et caresses et le temps tout contenu dans une clepsydre s'y est définitivement arrêté.

Ce pays est d'un accès limité et seuls quelques privilégiés en connaissent les portes disséminées au hasard des radiers. Pourtant, il ne suffit pas de vouloir s'y rendre pour en ouvrir les portes. Celles-ci, hors d'atteinte, se dérobent à la pensée et demandent un peu de subtilité pour en tourner la clé.

Je connais au milieu de nulle part, ne pensez pas que je vous dirai où cela se trouve, un endroit où le lit de la rivière affleure la surface. Là, au milieu de cette rivière, archétype de toutes les rivières de ma vie et synthèse de mes désirs, cerné par le courant, il m'arrive, oserais-je le dire, oserais-je l'avouer, il m'arrive au milieu de la journée, de m'asseoir, jambes écartées pour y rêver et ne pas pêcher. Assis à même le sol, sur le gravier du lit de la rivière, les jambes flottant dans mes waders, je rêve alors, explorant un moment de douce solitude.

Ce rêve il faut le frôler sans tenter de l'attraper pour y entrer. Surtout, ne pas se précipiter, garder la lente cadence, conserver la longueur de la soie, lancer au bord du courant. Il n'en faut pas plus. Juste parvenir à la dérouler en douceur sous les frondaisons, sans accrocher. Une fois, deux fois. Davantage ? Mon rêve est-il toujours là ? Je ne me fais pas d'illusions, il ne se montrera pas cette fois. Ne pas le courser, ne pas l'effrayer. Y songer sans réfléchir, l'évoquer est déjà de trop, se laisser submerger sans contrôler, se souvenir pour en parler, le laisser poindre pour s'en imprégner.

Sans avoir l'air d'y penser, les portes s'entrouvrent parfois et il suffit de se glisser pour s'y promener.

C'est de là que je vous écris, en quête de mes souvenirs à traiter comme autant de vérités dont il ne faut tenter de se saisir pour ne pas les perturber. Les laisser monter en surface. Juste les contempler. Nuages, reflets, arbres, éphémères, courant, poissons, galets, reflets encore, souvenirs. Ce ne sont déjà plus de simples mots qui glissent dans le flot de mon rêve éveillé.

Parfois, quelque truite remonte le courant qui dévale et me laisse sur place tandis que sur la berge, alangui parmi les roches charriées et les bois morts étirés, je subsiste au bras mort d'une rivière en crue.

Gobent les songes et passent les éphémères. J'y pense depuis toujours. J'y ai apporté mes meubles au gré de mes visites et, un jour, je compte bien m'y installer. Pas une planche qui ne soit à sa juste place, pas un songe qui ne m'ait servi à renforcer cet abri. Le friselis de l'eau chante dans mon oreille tandis que les oiseaux s'éveillent.

Pile plume dans une demi-heure il fera jour. On n'y voit goutte, il pleut. Tant pis, tant mieux. Dans l'attente du jour j'écoute la rivière et j'observe ce que je peux au travers de mes yeux clos. Les silhouettes se précisent peu à peu : le gros saule, les aulnes, l'arbre en travers, ce poisson qui trahit sa présence. Ils sont là, je les ai imaginés. Je ne suis pas impatient, je pêche déjà...

 

                                                                                                           Yves Deschuyter