La vie, la mort ............

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I1 lève les yeux et voilà que, trente mètres plus haut, il aperçoit un gobage !

Il est tellement paisible, rellement détendu qu'il sait à cet instant qu'elle » ne fera pas un pli.Elle n'a pas fait un pli. Au premier passage, sa mouche en plume de cul de canard, a été saisie, lui faisant, une fois encore, .exploser le coeur ! Il n'y a pas eu de gros remous. Simplement, il a vu cette tête percer la surface et, aussitôt, il a senti son fil se tendre et il a ferré. Ilse souvient alors aussitôt que, pour augmenter ses chances, ce matin il a monté un bas de ligne de ligne en dix centièmes de miilimètre.C'est fin, très fin et fragile. Très fragile... La secousse a été violente. Il y a du poids au bout de la ligne. C'est une grosse !

La truite vient de réaliser qu'elle est prise.: Elle se lance vers l'amont, dans un sprint incroyablement puissant. Elle part tout droit, sans ralentir, dans une course qui faitplier toute la canne. Heureusement, il a eu le réflexe de laisser filer la soie. Âu bout de quinze mètres, il commence à freiner. Il le faut car elle apresque atteint cette souche de saule pleine de racines Il contrôle. Il la tient. Elle renonce, mais c'est pour repartir aussitôt en sens inverse.Comme une folle, elle dévale le courant! Il la voit passer à un mètre à gauche. EIle fait au moins deux.livres et quarante cinq centimètres de muscles et de souplesse. Attention au choc! Boum, il la bloque. La canne plie et le bas de ligne encaisse. Il la sent tirer par secousses brutales. Soudain, elle jaillit alors hors de l'eau dans une chandelle, puisune autre, et encore une autre. La rivière bouillonne. Il a mal au poignet et au bras. Elle se calme. Un instant, il. la croit vaincue, mais, la voilà qui repart vers la souche. Il voit la soie déchirer la surface de l'eau et c'est à nouveau le choc. Elle est dans les racines! Il ne faut pas lui laisser le temps de s'y installer. Il remonte les deux bras vers le ciel pour relever la canne et la tirer hors de sontrou. La voilà maintenant qü dérive en travers du courant. La soie se détend. Pour ne pas blesser ses prises, il a écrasé l'ardillon de l'hameçon. Àvec du mou dans la ligne, elle peut donc se décrocher. Ce serait trop bête ! A toute vitesse, il récupète du fil, et le reperd aussitôt quand elle se lance dans une nouvelle échappée.
Elle trouve alors une autre ruse. Elle se met à tourbillonnercomme une grosse hélice qui brasse de l'écume Devant ces remous Il pense à cette pointe de bas de ligne, tellement fine, en train de vriller. Sans s'énerver, il profite de ces tourbillons pour reprendre du fil La voici maintenant à deux mètres. Elle est superbe, dorée, brillante, étincelante. Il se penche pour tenter de la saisir au niveau des ouies, mais elle s'élance à nouveau. C'est reparti ! Il reperd une dizaine de mètres de soie. Tout est à refaire ! Reprendre du fil, la reperdre, la voir quasiment à ses pieds, puis à nouveau à dix mètres... Le moment crucial, c'est quand elle est à portée de main: il n'y a plus beaucoup d'élasticité dans ce mètre de fil qu'une seule secousse pourrait rompre.

I1 décide alors de sortir doucemerit de l'eau et de la manoeuvrer pour l'amener vers cette petite plage de sable. Lentement , il gagne du terrain. La voici à ses pieds dans vingt centimètres d'eau. Il sebaisse, avance sa main et, hop, la referme derrière les ouies' I1 se relève. Il la tient ! il sort au sec. Alors dans un ultime sursaut elle lui échappe et retombe dans l'eau en cassant le fil dans sa chute.
La voilà libre ! Ce n'est pas possible ! Et, que voit-il ? La truite épuisée ne bouge plus. Elle est sur le flanc, dans dix centimètres d'eau. Il se penche et la reprend dou- cement. Elle est comme morte. Il lui parle : - Doucement mà belle, doucement ! Réveille-toi ! Il redescend dans l'eau. D'un mouvemerrt de main, pendant dix minutes, il la balance lentement pour oxygéner ses branchies. Rien à faire, elle ne frémit plus. Elle esr morte ! Malgré tous ses efforts, chaque fois qu'il ouvre la main, elle bascule sur le dos. Elle est vraiment, désespérément, morte d'épuisement! Simplemerit parce que , faute d'épuisette, il a fait durer le combat trop longtemps. I1 a le coeur serré
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Depuis vingt minutes maintenant, il est assis sur cette berge, entouré de menthe sauvage. A ses pieds, il y a ce poisson mort, et devant lui coule le Rizzanese.
I1 ne voit plus le paysage. Ses yeux ont embrassé 1e cours entier de la rivière. Il le connaît par coeur, de sa source minuscule, à son embouchure, dans les sables de la plage où elle va se perdre et se dissoudre dans la mer. Elle est la vie. Depuis toujours et pour toujours, elle coule et se renouvelle, avec ses moments de paix, ses espaces de violence,son incroyable jeunesse et son chant éternel. Et 1à, sous ses yeux, obsédant, il y a ce poisson mort d'épuisement par sa faute. À cet instant, ses soixante quinze ans l'habitent tout entier. Il les sent palpiter dans sa chair et ses os, que son vieux sang réchauffe comme un soleil de dix huit heures. Depuis quelque temps déJà, il a su ranger dans un coin de son être, ces questions et ces doutes dont le brouhaha désordonné l'empêchait de dormir. Il est paisible, presque serein. Pourtant un chagrin démesuré le met au bord des larmes.

Alors ces vers de Baudelaire qui l'habitent depuis si longtemps et qui l'habiteront iusqu'à sa fin,lui traversent l'âme

:Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puistions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge et
Vient mourir au bord de notre éternité ! »

Il a creusé un trou dans le sable. Y a enfoui le poisson mort et dit à haute voix. « Il est temps de rentrer à la maison »

 

                                                                                                                                                   Histoires de plumes et d'eaux vives

                                                                                                                                                        Alain de la Simone

 

                                         

 

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