Tenkara

Tombé par le hasard du net sur ce titre alléchant:

"Depuis septembre 2010, et en avant première en France, découvrez la pêche à la mouche traditionnelle japonaise "le Tenkara" ,

et comme je pêche à la mouche depuis plus de 60 ans je me suis précipité sur le net pour en apprendre plus sur cette nouvelle technique venue paraît-il du pays du soleil levant et que j'ignorais compètement!!

J'appris donc

 

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.....une longue canne, une ligne de la même longueur pour poser une mouche à 5 ou 6m..inconnue en France???

Or.ça me rappela furieusement la pêche à la surprise, à la grande barre, à la volante, au floc.....pratiquée par les paysans de nos campagnes et il me parut important d'aller chercher plus avant des informations sur ce "Tenkara" japonais et bien m'en pris d'autant que j'eus la chance de pouvoir communiquer avec un pêcheur bien de chez nous fin connaisseur de la culture japonaise et qui me fit profiter de son savoir!!....en effet:

les origines

La philosophie japonaise du Ma qui privilégie, en toute chose, le minimalisme,(en supprimant le superflu, on se concentre sur l’essentiel.) guide l’art floral de l’Ikebana, la poésie tanka, l’art du thé ou encore l’architecture d’intérieur… mais pas que.
Cette philosophie ancestrale était aussi la règle dans les campagnes montagneuses où bûcherons et paysans, cultivant de maigres lopins de terre, devaient crapahuter dans les torrents à la recherche de quelques truites et autres petits carnassiers de rivière pour compléter l’ordinaire.
Ainsi est né le "Kebari Tsuri" ("Tsuri" qui signifie "Pêche" et "Kebari" qui signifie "Hameçon habillé de plume/poils") voire "tenkara tsuri"
sous lequel par ailleurs les bucherons désignaient alors les insectes volants(également tegara ou tegura)

Cela daterait du VIIIe ou IXe siècles selon certains historiens, du XVe (vers 1400) pour d'autres .car l'histoire de l'origine de cette "technique" n'est certes pas autre chose qu'une supposition éclairée : en effet c'est oralement qu'elle a été transmise par les intéressés qui ne savaient très probablement ni lire ni écrire

C’est la pauvreté et les difficultés d’accès aux lieux où se cache le poisson qui ont incités les pêcheurs à épurer leur équipement : une canne en bambou,

un fil en crin de cheval, un hameçon et quelques plumes en guise de mouches noyées. exigeant du pêcheur une grande connaissance des lieux poissonneux et une agilité à se déplacer furtivement pour ne pas alerter la proie, car faute de moulinet, la ligne est courte. Peut-être avait-il déjà un tamo, l’épuisette traditionnelle japonaise

   
 
Reconstituée à l'identique aujourd'hui comme ci dessus , en sapin
 

et bien-sûr une besace ? Ce matériel maniable se révéla très efficace pour attraper les petites truites endémiques des torrents rapides de montagne et les paysans ne furent bientôt plus les seuls à pratiquer cette technique . Des professionnels l’adoptèrent pour alimenter les tables des auberges campagnardes en salmonidés:truites endémiques japonaises telles que yamame et amago

Ces pêcheurs professionnels des torrents de montagne auraient reçu le « shoku », comme un moyen de marquer leurs compétences exceptionnelles, et leur mode de vie de montagnards survivalistes.

Durant la période Edo (1603-1868), les Samurai étaient encouragés à pêcher ainsi pour fournir du poisson à l'Empereur et c'était, d'une part pour tempérer leur caractère de guerrier et d'autre part pour les entraîner à l'approche furtive, à la rapidité de réaction ainsi qu'à l'agilité

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Les temps modernes.

Les premiers écrits trouvés, qui parlent de pêche avant tout alimentaire et endémique du Japon avec des mouches artificielles noyées et des cannes en bambou. sont le fruit d'un diplomate britannique, Sir Ernest N. Satow et datent de 1878. A aucun moment il ne donne de nom de technique et donc, a fortiori, l'appellation "Tenkara" n'apparait pas, contrairement à ce que l'on peut lire parfois!

L'utilisation de l'appellation "Tenkara" s'est répandue à partir des années 1970 et le contexte est le suivant : -

Après la Seconde Guerre Mondiale, la pêche à la mouche occidentale a fait son entrée au Japon. - En parallèle, les connaissances acquises par les premiers pêcheurs en "Kebari Tsuri" survivaient parmi quelques passionnés et étaient transmises de génération en génération, un peu comme ces tours de main qui ne s'acquièrent que sur le tas et "transmis de père en fils" !

La seule chose dont on soit sûr, c'est que le dernier pêcheur professionnel japonais de truites de rivière qui pratiquait ainsi , a cessé son activité en 1950

En 1970, Mr Yamamoto Soseki a écrit le premier livre relatif au Tenkara . Il est depuis considéré comme le père du Tenkara moderne. En effet, il a permis à toute une génération d'accéder à une activité qu'elle pouvait considérer comme un sport de loisir!

Toutefois cette technique relève toujours culturellement d'une certaine forme d'Art, un peu comme les arts martiaux ou encore l'Art floral, la cérémonie du Thé…

C’est aussi dans les années 1980 que Yuzo Sebata inventa l’exploration très sportive,hautement risquée, car incroyablement aventureuse appelée « genryu »

Les histoires des aventures Sebata-san étaient populaires dans les magazines de l’époque – et il se prit à aider l’éditeur de          « Tsuribito » (le pêcheur) pour clore un débat. Dans les articles décrivant les formes de pêche à la mouche sans moulinet que, Yamamoto Soseki avait commencé à promouvoir, elles étaient parfois appelées « pêche à la mouche » (kebari-tsuri,) et d’autre fois tenkara ou tenkara-tsuri. et cela entrainait la confusion chez les lecteurs – qui étaient également en contact avec la pêche à la mouche traditionnelle « de l’ouest ». De par son statut reconnu et sa personnalité charismatique …, Sebata-san fut consulté pour son avis sur la question. Sa réponse fut que

*les techniques sans moulinet qui venaient de la tradition Shokuryoshi devaient être appelées "Tenkara" , et

*les techniques avec moulinet devaient être appelées « pêche à la mouche »

Aujourd'hui certains puristes japonais pratiquent toujours le Tenkara en noyée, bien que ce ne soit pas la technique la plus répandue, en utilisant des mouches à hackles droits ou retournés nommées « sakasa kebari », souples pour les courants faibles, plus raides dans les courants plus forts, souvent en dérive inerte , ou parfois canne haute pour ne laisser que la pointe au contact de l'eau et ainsi pouvoir animer la mouche très légèrement sous l’écume des courants et cascades avec des résultats pour le moins probants !!

 

Le lancer de base diffère assez peu du lancer traditionnel des moucheurs quand on n'hésite pas à fouetter lorsque c'est possible, sans pouvoir allonger la ligne mais pour gagner en vitesse de la mouche et en précision

. La prise en main recommandée est d'avoir l'index sur le dessus de la poignée. Cela permet de s'arrêter plus naturellement en position verticale et d'améliorer la précision.

Un procédé très bien expliqué par le Dr Ishigaki dans bon nombre de ses interventions, consiste à poser la mouche en premier, mais en la faisant un peu "claquer" à la surface de l'eau afin d'attirer l'attention de la truite et faciliter également l'immersion de la Kebari, mouche noyée par tradition mais non lestée par autre chose que le poids de l'hameçon

Comme le disait récemment Masami Sakakibara...la technique ancestrale consistait à utiliser le courant de la rivière pour faire couler la kebari."

Aujourd'hui le Tenkara a gardé les longues cannes de plus de 3m et les pêcheurs japonais ont perfectionné au maximum tous les composants de la technique afin d'avoir au final, grâce aux nouvelles technologies de fabrication et au carbone, de grandes cannes ultra légères avec un faible encombrement car téléscopiques pour aller en montagne et atteindre des distances très raisonnables pour leurrer les poissons:

Une canne à mouche standard 9 pieds soie de 5 totalement équipée (moulinet, soie, etc..) pèse environ 300 grammes. En Tenkara l’ensemble canne de 3m60 en moyenne, ligne, bas de ligne et mouche pèse entre 70 et 140 grammes, 2 ou 3fois moins

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Donc pour résumer..., depuis les années 700 à 800 au japon se pratiquait dans les petits cours d'eau une forme de pêche alimentaire à la mouche noyée sans moulinet avec une canne en bambou de 3,30 à 4m, une tresse de crins de cheval de la longueur de la canne permettant de propulser la mouche noyée à 6 ou 7m, appelée "kebari tsuri" le terme de "tenkara" ne s'étant généralisé que 10 siècles plus tard, très près de nous en 1970 alors que s'adaptait le matériel moderne grâce à la technologie pour en faireaujourd'hui dans son pays d'origine une activité non plus alimentaire mais "de loisir "
sans perdre toutefois son caractère "culturel"

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Le "Tenkara à l'occidentale"

"Les Japonais n'ont jamais eu la prétention d'avoir inventé cette technique, et ils sont même surpris par l'engouement suscité par le "tenkara".......comme on appelle chez nous la simple modernisation d'une technique universelle "vieille comme le monde" consistant à poser sur l'eau avec une longue canne une esche naturelle ou artificielle

Effectivement......

1/Il y a 2000 ans ,

les Macédoniens l'avaient déjà mise en oeuvre à l'aide d'une mouche artificielle en Hackle de coq

 

et ils ne sont evidemment pas les seuls au monde à avoir mis en oeuvre ce genre de subterfuge pour leurrer le poisson, car la pêche n'a ni date, ni lieu de naissance, elle est manilestement "universelle" comme l'exploitation de toutes les ressourcers permettant à nos ancètres de s'alimenter!

Cette technique ancienne ressemble déjà à cette époque lointaine aux techniques de nos ainés qui en sont manifestement la continuité, soit

2/ce qui s'est poursuivi jusqu'à nos jours:

j'ai recueilli très facilement de nombreux témoignages de pêcheurs "bien de chez nous", , qui connaissent , et pratiquent encore .une pêche très courante chez nos "anciens"  de la campagne qui l'appellent
"la volante" !

Elle consistait, à l'aide d'une canne rustique en noisetier ou autre de 3 à 4m équipée d'un cordonnet d'une longueur à peu près identique et d'un hameçon garni d'un insecte, à le promener en surface et capturer ainsi de nombreux poissons...


J'ai moi même dans les années 1950 appris des paysans de ma Franche comté natale àpratiquer cette technique avec un certain bonheur à l'époque ., et je ne suis pas le seul

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Appelée parfois Pêche à la surprise en raison de la présentation, par surprise, d'un insecte (et de quelques esches végétales) à la surface de l'eau. Tony Burnand et Barbellion en 1944 en parlaient ainsi dans "la mouche et le lancer léger"


J'aurais pu écrire il y a 50 ans exactement les mots de Jean Rodier ci dessous dans "En remontant les ruisseaux" qui pratiquait lui même dans sa jeunesse , dans les années 60, 70, cette " pêche à la volante":

aux insectes naturels puis avec de la laine de mouton quand les insectesvenaient à manquer... en somme de la pêche avec une longue canne et sans moulinet avec un insecte artificiel, bref une pêche à la mouche du pauvre, mais combien productive ,

Mars Vallett également dans "eaux vives pêche vivante" paru en 1960 écrivait

Plus récemment, dans le Cantal, près de Trizac,en juin 2016, j'interpelle un pêcheur qui marche au bord de la route près du Marilhou avec en main une canne de 1m50...que je prends pour une canne de marche!

Vous pêcher comment??...
"à la bohémienne!"
C'est à dire??
"ben je pêche avec cette canne au coup, téléscopique jusqu'à 6m, avec une bannière de 2 m prolongée par 2m de nylon avec au bout une artificielle que je pose à la surface car ici impossible de fouetter...c'est un festival mais beaucoup de petites, seulement 3 qui faisaient la maille!!"

Efin un qui pêchait, (comme le faisaient son grand pêre et ses ancètres avec leur longue et lourde canne en noisetier, ...) avec un matériel moderne "à la bohémienne" ...en toute ignorance du "Tenkara"

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La cause est entendue.......la "pêche à la volante" , à la "sautiquette" , à la "surprise" ou "à la bohémienne" des paysans de Haute Saône et d'ailleurs, à la "grande barre en auvergne", pêche "au floc" en Alsace..sont les descendantes de la pêche qui se pratiquait déjà en Macédoine 2000 ans avant JC....(dont l'insecte naturel est remplacé aujourd'hui par une mouche artificielle )
Cette technique ancestrale et sans doute universelle
* "allégée" de par les progrès techniques au niveau du matériel,
*nous est revenue il y a quelques années
, présentée par les "promoteurs commerciaux" comme une "nouveauté" du pays du soleil levant baptisée abusivement "Tankara" pour profiter de l'image que nous autres, Occidentaux associons souvent au Japon en matière de tradition, de sérieux et de qualité!

En prévision de la levée de boucliers qui n'a pas manqué de survenir, ..ils ont érigé cette technique comme une nouveauté en faisant mine d'ignorer la pratique de nos aïeux et ont essayé de justifier la spécificité en argumentant "matériel" (qu'ils commercialisent!!) tel le type de cannes, le noisetier ayant été remplacé par une fine et longue canne en carbone plus légère et téléscopique

..alors que la différence entre le Tenkara originel japonais et ce que l'on pratique en sèche sous le même vocable en occident tient essentiellement à la traditionnelle philosophie japonaise du Ma...et à l'utilisation de mouches noyées , fouettée parfois!

le Tenkara est tout à la fois une technique de pêche ET une philosophie. Pratiquer l'une sans l'autre n'est plus pratiquer le Tenkara.

 

Pour exemple: les Japonais qui tirent à l'arc en respectant un rituel très codifié qui peut les amener à effectuer plus d'une année d'entraînement sans jamais avoir tiré une seule flèche, pratiquent en fait le "Kyudo" , mais on peut aussi sans honte faire du "tir à l'arc" en dehors de tout rituel.., et c'est bien aussi, ce n'est pas du Kyudo mais une autre forme de pratique, parfaitement légitime et estimable!

Pareillement tous les jours des gens boivent du thé sans faire de cérémonie "à la japonaise", tous les jours des gens font des bouquets de fleurs sans pratiquer l'art floral japonais!

....pareillement on peut pêcher sans honte "à la surprise" avec du matériel moderne sans pour autant prétendre,
dans l'ignorance totale de son histoire et de sa richesse culturelle,
pratiquer le Tenkara ..même si la technique parait à première vue très voisine

 

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Pour conclure avec un sourire: La pêche avec les matériels d'époque est vieille comme le monde et....

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