N’oubliez pas les anciennes!!!

 

Je ne sais si vous ressentez la même chose que moi mais j’ai le sentimentque les mouches anciennes tombent peu à peu dans l’oubli.

En effet, les salons mouche et les concours de montage semblent être les derniers endroits où il est encore possible de rencontrer un monteur occupé à confectionner une Royal Cochman, une Wickham’s Fancy ou une Panama. Ou encore, de plus en plus nombreux sont les moucheurs incapables de donner un nom de mouche lorsque vous leur demandez avec quoi ils viennent de prendre un poisson et qui vous montrent cette mouche en vous répondant : « Avec ça ». Et ce, souvent, parce que cette mouche qui n’a réellement pas de nom est pure fantaisie. La simplicité et l’efficacité, d’accord, mais pas au point d’oublier les mouches qui ont forgé l’histoire de notre passion

 

Mouches imitatives - mouches incitatives:

Prendre un salmonidé parce que l’on a déclenché son agressivité, ou prendre ce même poisson parce qu’on l’a trompé avec l’imitation d’une proie entrant dans son régime alimentaire, ce n’est pas pareil.

Certains considéreront probablement que la manière importe peu pourvu que le résultat soit au rendez-vous. Je ne suis pas du même avis car je considère que le terme « imitation » doit garder tout son sens à la pêche. Supprimer tout ce pan de la pêche à la mouche, c’est la priver de son essence et, surtout, c’est faire fi des connaissances léguées par nos « maîtres » d’antan, de leurs recherches, leurs découvertes, leurs essais et leurs ajustements.

Nous devons beaucoup à ces De Boisset, Sawyer et autre Dr Juge qui ont tenté de reproduire les insectes qu’ils observaient sur l’eau, dans l’eau et au bord des rivières avec, ne l’oublions pas, nettement moins de possibilités en terme de matériel de montage que ce que nous connaissons aujourd’hui. J’en ai connu de pareils, qui faisaient des merveilles avec un rien. M. Verhellewegen était de ceux-là. Certains d’entre vous l’ont peut-être connu ou rencontré. Je lui rends ici hommage. Peu de pêcheurs pratiquent encore avec la célèbre Peute, cette vilaine franc-comtoise qui a secoué quantité de poissons.
                                                                                                             
                                                                                                           

Idem pour la Patridge and Orange, les palmers en tout genre. Qui monte encore la Green Peter ou le Cinnamon Sedge, deux imitations de trichoptères qui ont pourtant fait leurs preuves? Dans notre monde où tout doit aller vite, ces anciennes mouches imitatives qui demandent un tantinet d’attention, de doigté, de patience et de respect des matériaux de base lors de leur confection n’ont plus la cote. C’est bien dommage !

A travers ces quelques lignes, je vais tenter de les réhabiliter, à ma manière.

 

Vous avez dit « nymphe » ?

Je pense ne pas me tromper en affirmant que le terme « nymphe » désigne le stade larvaire qui précède l’émergence chez les insectes dont la phase juvénile se déroule dans l’eau. Par extension, le terme « nymphe » désigne même l’insecte durant l’entièreté de son existence sous l’eau. Cette définition me rassure car, lorsque je jette un oeil dans les boîtes de certains moucheurs, je ne vois pas grand chose qui ressemble à une quelconque larve. De plus, le port de lunettes polarisantes est souvent conseillé à l’ouverture de ce type de boîte, tant cela « flashe ». Car les nymphes sont sans aucun doute les imitations qui ont le plus souffert de l’abandon des modèles anciens et des matériaux qui servaient à leur confection. Avec l’émergence des dubbings type Antron, des matériaux comme le masque de lièvre et l’oreille de lièvre (ce n’est pas pareil !) sont de moins en moins utilisés pour la confection du corps des nymphes, voire, de certains faux hackles. Avec eux disparait également le fil préalablement poissé en vue d’y faire adhérer les poils. Aujourd’hui, une bille en tête, un corps en dubbing synthétique et, à la rigueur, un cerclage et le tour est joué… Ce type de nymphe est certainement efficace mais les célèbres Pheasant Tail, Hares’s Ear, March Brown Nymph et autre Stonefly Nymph le sont tout autant. Mais il est vrai que ces dernières ne se montent pas aussi rapidement.Et puis, surtout, elles ne se contentent pas d’une simple pêche sous la canne ou d’un passage très rapide destiné à déclencher l’agressivité du poisson. Elles trouvent toute leur efficacité dans un lancer amont suivi d’une récupération de l’excédent de soie au cours de laquelle le moucheur fait « nager » son imitation. J’entends déjà d’ici les murmures… et je souris ! Je ne résiste pas à vous remémorer les nymphes tressées qui imitent à merveille les larves plates telles les larves de plécoptères (stonefly) ou les larves de certaines familles d’éphéméroptères (ecdyonuridés par exemple).

                                                                                      

Les accros du montage facile considéreront probablement que la confection de ces tressées relève du sado-masochisme. Monter une telle nymphe n’est pas facile, c’est vrai, mais quel bonheur que de contempler le résultat. Et puis, quel réalisme et quelle efficacité ! Ceux qui désireraient s’y essayer trouveront sous peu dans le Pêcheur Belge, en texte et en photos, les différentes étapes du montage d’une tressée, en l’occurrence l’imitation d’une larve de mouche de mai!

Il n’y a pas que le CDC pour les sèches

                                                                                                                                                                       

Il est vrai que le cul de canard (CDC) a apporté un souffle nouveau dans le domaine du montage des mouches. L’incomparable souplesse de ces plumettes et leur bonne flottabilité confèrent une efficacité certaine aux mouches sèches. En outre, le CDC a aussi permis de descendre dans les diamètres de nylon en évitant le problème du vrillage du bas de ligne. J’irai même jusqu’à dire qu’il a quelque peu contribué à cette mode du « toujours plus fin ». De nombreux pêcheurs s’y sont engouffrés jusqu’à en faire une véritable obsession qui a pris le pas sur d’autres facteurs essentiels de réussite telle la présentation de la mouche. Loin de moi l’idée de dénigrer le CDC mais de là à ne plus jurer que par lui et, donc, de ranger au placard les « anciennes » sèches, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Les Panama, Spider (Green, Yellow, Orange, Olive etc.), French Tricolore, Palmer Grizzly, Red Tag, Coachman, Coch-y-Bondhu, Mosquito, Blue Dun, Yellow Sally… n’ont sans doute pas la souplesse d’une CDC mais elles demeurent efficaces. Sans compter qu’elles sont moins fragiles qu’une CDC qu’il faut changer après deux prises. Quoi de plus robuste et insubmersible qu’un sedge en poils de cervidé muni d’un hackle bien fourni ou encore un sedge à ailes en plumes et au corps monté en palmer ? Nos « anciennes » sèches souffrent aussi à l’issue de plusieurs captures mais conservent leur caractéristique principale:leur flottabilité. Et quand bien même une aile est froissée, pliée ou encore fendue : nos anciennes n’en sont que plus efficaces!

                                

E n t r e des sèches en CDC et des modèles classiques à poils et à autres plumes, il m’est arrivé plus d’une fois de choisir ces dernières, parfois en dernier recours, je l’avoue. Ainsi, je suis parvenu à plusieurs reprises à décider une belle truite au premier passage à l’aide d’un sedge à poils et à plumes et dont j’avais taillé le hackle sous l’hameçon alors que ce poisson était resté indifférent à une dizaine de modèles en CDC. En Autriche, en Italie, en Pologne, de nombreux pêcheurs sont étonnés de me voir pêcher avec certaines mouches ou encore ne les connaissent pas. Ainsi, lors d’un de mes séjours sur la San, un guide me dit, en regardant mes mouches : « C’est joli mais trop gros, trop fourni pour chez nous ». Cette remarque était aussi destinée à mes mouches à ombres montées sur un hameçon n°20… Il est vrai que les pêcheurs du coin ne jurent aujourd’hui que par les fameuses « anorexiques», une tendance qui, visiblement, ne fait pas uniquement des ravages chez les jeunes filles mal dans leur peau… D’après ce guide, je courais droit au capot et, pour m’éviter pareille déconvenue, il me refila quelques polonaises incontournables. Un tantinet vexé, je les rangai dans une boîte et m’empressai de nouer à mon bas de ligne un sedge émergent sur hameçon n°10 avec lequel je n’eus aucun mal à prendre des ombres. Idem avec une Coachman sur hameçon14, un sedge en plume sur hameçon 12 et 14 ou encore avec une Red Tag. Et le guide de me dire, au vu de mes résultats : « C’est bon les mouches polonaises, hein ? ». Il fut moins fier lorsque je lui montrai les modèles accrochés au sèche-mouches de mon gilet, modèles qui lui arrachèrent un « Tu pêches encore avec ça ?! »… Oui, je pêche avec « ça » et pour longtemps encore ! Mais pourquoi donc nos valeurs sûres deviendraient-elles obsolètes tout à coup ?

Le poil de cervidé, même s’il est plus difficile à travailler que le CDC, est imbattable lorsqu’il s’agit de tenter des poissons sur des secteurs chahutés. Monter des mouches avec ce matériau me procure beaucoup de plaisir. Ce n’est visiblement pas le cas d’un nombre croissant de pêcheurs. Adieu les Elk Hair Caddis et autres mouches en poils de cervidé taillés ? Pour les éphémères et certaines nymphes, je monte beaucoup de corps en raphia, naturel ou teinté. Peu de monteurs s’emploient encore de cette façon si bien que ce matériau qui, pourtant, donne des corps très réalistes tombe peu à peu en désuétude. Après l’avoir trempé dans l’eau afin qu’il s’enroule correctement autour de la hampe, je le cercle pour imiter la segmentation de l’abdomen des insectes et, si nécessaire, j’y ajoute une dernière touche au marqueur. Une fois la mouche terminée et lorsque le raphia est sec, j’imbibe ce dernier de Mucilin(étiquette rouge) à l’aide des doigts pour assurer une longue flottabilité à l’artificielle

L’avènement du CDC combiné, d’une part, à cette volonté – certains diront cette nécessité – d’obtenir des mouches flottant bas sur l’eau et, d’autre part, au désir déjà évoqué plus haut de pêcher toujours plus fin, concourt à la disparition progressive des mouches à hackles et, plus largement, des mouches montées en palmer.

Adieu Wickham’s Fancy, Renegade et autres montages avancés ? « Ces mouches sont difficiles à monter et leurs hackles s’abîment rapidement »diront certains. Et moi de leur répondre :« Passez-les à la vapeur une par une et vous verrez renaître la raideur et la brillance de leur palmer et/ou de leur collerette ». Nos monteurs de demain seront-ils incapables de confectionner un hackle sous prétexte que cette opération estquelque peu délicate ?

Pour terminer: surtout, ne me prêtez pas de fausses intentions: je ne suis pas un rétrograde. Je suis au contraire très favorable aux nouveaux matériaux, pour autant que ceux-ci soient utilisés non pas pour confectionner des modèles simplistes mais pour remettre les modèles anciens au goût du jour. Et c’est tout à fait possible. En attestent, par exemple, les merveilles élaborées par mon ami André Kieffer (mieux connu sous son pseudo : « Thym ») où les fibres de coq Pardo côtoient le CDC ou encore le latex.

Ce faisant, précision, art et beauté demeureront et nos « anciennes » traverseront les modes et seront transmises aux jeunes moucheurs qui pourront ainsi goûter à leur efficacité.

                                                                                                                                                                                      

                                                                                                                               S. De Angeli