Les mouches de Chamberet  
                             
                     G. Massia               G. de Chamberet           L. de Boisset  

     "Les copains d'abord".                                                                                                                                                                                                      

 

Les débuts de la mouche moderne en France, c'est l'histoire d'une bande de copains.

Au centre Gérard de Chamberet, (1887-1941)

                                                                                       

grand mélomane et excellent musicien lui-même, c'est entre deux passions qu'il lui faut choisir celle qui deviendra un métier: la Mouche ou la musique? Contre toute attente, c'est la mouche qui fera l'objet de son choix. Une gageure, car à l'époque personne n'avait vraiment professionnalisé une pratique qui n'intéressait que quelques poignées d'individus. Anglophone et anglophile, il fait ses mouches lui-même et lit Halford et Francis Francis. Il fréquente assidûment les quelques monteurs français reconnus qui fabriquent déjà leurs propres mouches.

"Au rendez-vous des bons copains."

Au tout début des années trente, il s'installe à Charette en Saône et Loire, sur les bords du magnifique Doubs. Avec son épouse Germaine de Chamberet

                                                                                
                                                                                                     

ils initient au montage de mouches quelques jeunes filles des fermes environnantes et il part sillonner la France pour présenter lui-même ses modèles aux détaillants de pêche. Grands humanistes, ils feront preuve pour leurs ouvrières d'une attention plus que paternelle. Ils les appelleront "leurs filles". La porte de leur ferme est toujours ouverte et la table toujours prête à accueillir leurs frères moucheurs ou un pêcheur venu du bout du monde.

"Fluctuat nec mergitur, c'était pas de la littérature."

 

Le premier copain, qu'il connût à Paris, est un personnage haut en couleur, le colonel Ogareff.

                                                                                                                    

Boris Ogareff (1882-1968) naquit dans la Russie impériale. Comme il était courant chez les aristocrates de son rang, il possède une parfaite connaissance du français et de l'anglais. Impératif de classe oblige, il entre dans l'armée, mais peu porté sur les armes, il préfère se tourner vers la cavalerie. Il adore les chevaux. Puis c'est la révolution de 17, sa famille est massacrée et comme dans les meilleures œuvres de la littérature russe, Boris Ogareff réussit à s'enfuir à la nage, dans une eau glacée, sous les balles ennemies[1]. A Paris, sa connaissance des chevaux le sauvera de la profession de chauffeur de taxi ou excellent les russes blancs. Il se partagera entre les cours d'équitation et la tâche de chef de rayon dans un magasin de pêche. Mainwarring est la seule boutique de la capitale à posséder un rayon de pêche à la mouche. Comme la boutique de John Hammon à Winchester, elle est le lieu de rencontre de tout ce qui porte un fouet en France et en Navarre. Plus tard de Chamberet produira la collection Universa pour la société britannique Mainwarring. Ogareff guidera de Chamberet de ses précieux conseils et l'ouvrira encore plus au monde de la mouche anglaise qu'il connaît parfaitement.

Michel Wintrop, dans son magnifique livre dédié aux grandes figures de la pêche, rapporte qu'au moment de sa mort le colonel Ogareff eut une dernière pensée pour son fidèle cheval qu'il fut obligé d'abandonner en Russie. "Qu'est-il devenu?" Boris Ogareff ne nous laisse aucun écrit, mais il sera l'auteur des planches en couleur qui illustrent l'œuvre immortelle du docteur Barbelion "Truites, mouches, devons".

"Ils s'aimaient toute voile dehors."

Le deuxième copain c'est Léonce De Boisset (1884-1968),

                                                                                                               

les anglais ont Lord Grey of Fallodon, les Français ont : Claude, Auguste, Jean, Léonce Valette dit Léonce De Boisset. Ils ont la même écriture, le même amour de la nature, la même passion pour les oiseaux, le même amour pour la pêche, et lorsque ils écrivent, ils font de la vraie littérature et nous offrent les plus belles pages jamais écrites sur notre sport. Léonce De Boisset traduira en français l'œuvre maîtresse de Lord Grey of Fallodon, "Pêche à la mouche". A cette époque il est habituel de ne pas mêler son nom professionnel à ses distractions, fussent elles aussi nobles que la pêche à la mouche. De Boisset est juriste, et ceci explique cela. Ogareff et de Chambéret mêleront leur savoir pour faire naître la première collection de trente sept mouches exclusivement françaises. Pour bien préciser cette particularité toute nouvelle, ils l'appelleront "Gallica" comme Gaule, c'est à dire mouche de France. Les ailes en portion de plume sont remplacées par des fibres, ce qui allège considérablement les modèles par rapport aux mouches anglaises. La collection " Gallica " mouche de Gaule. De ce travail de recherche naîtra sous la plume De Boisset: "Les mouches du pêcheur de truite". Il nous confie que quarante ouvrières de la fabrique de Chamberet arrivaient à produire six cent mouches par jour. Henri Pèthe lors d'une interview de " Pêche magazine " se souvient qu'il avait remarqué parmi les collections de Chamberet, une sèrie de mouches de Vallorbe, le premier nom des " Cul de Canard ". Les particulatrités de cette plume n'avaient pas échappé aux fouineurs de Charette. Pourtant ce n'est que beaucoup plus tard que le CDC connaîtra un succés populaire jamais démenti depuis..

Léonce De Boisset est un épicurien, grand amateur de vins et de repas interminables avec ses amis. Lorsqu'ils se retrouvent à Charette, les agapes n'en finissent pas, ou plutôt si, pour partir à la pêche ou pour chasser les éphémères avec un filet à papillon. Une seule petite dissension entre les deux complices et amis, de Chamberet est plutôt vin de Bourgogne alors que De Boisset, lui, est franchement Bordeaux. De Boisset dit que sa passion est née après la lecture du livre d'Albert Petit[2]. Une passion qui lui fera écrire onze livres, un des plus beaux, celui ou l'auteur se révèle le plus, étant "Écrit le soir". A lire aussi "Plaisir des jours", une merveille.

"Jean, Pierre, Paul et compagnie c'était leur seule litanie."

Le troisième inséparable est Tony Burnand (1892-1969).

                                                                                                             

Comme Léonce De Boisset, ils sont tous deux passionnés de pêche et tout comme Halford ce ne sont pas de très grands pêcheurs contrairement à un Charles Ritz par exemple. Mais ce sont deux amants inconditionnels de notre sport partageant une curiosité insatiable pour les nouvelles découvertes qui à cette époque se succèdent à un rythme effréné. Ils aideront sans compter leur ami de Chamberet dans son dur travail d'entreprise.

Fondateur de la revue "Au bord de l'eau" et du Club français des pêcheurs à la mouche. Tony Burnand trouvera l'excuse qu'il lui fallait pour parcourir la France de long en large afin de promouvoir sa revue mais surtout de découvrir le moindre cours d'eau à truite ou lac d'altitude. Son livre "En Pêchant la truite" paru en 1933 est un petit bijou de littérature de pêche ou il conte toutes ses découvertes. Avec Charles Ritz (avec lequel il écrira en 1939 "à la mouche" ) et Pierre Creusevaut il participera un temps aux travaux afin de découvrir la pierre philosophale des moucheur: Le fouet parabolique idéal. En matériel de pêche à la mouche, tout était encore possible car tout restait encore à découvrir. Mais il ne peut rester longtemps sans sillonner les routes et surtout les ruisseaux de France. Aussi ne sera t'il pas autant assidu dans la recherche technologique que les deux autres compères. La France était un monde de rivières sauvages riche d'une faune comme au temps de la création, ou presque. Même si dans ses écrits Tony Burnand alerte déjà ses corélégionnaires pêcheurs: "pour nos rivières le pire est à venir".

Son meilleur livre sera sans doute son dernier "Parlons mouche", résumé d'une vie de pêche et de chasse qui nous laisse rêveur.

"C'est l'amitiè qui prenait le quart …"

Le docteur Georges Massia

                                                                                                                                                                                    

passa de la pêche aux leurres à la pêche à la mouche grace, ou à cause de son grand ami Léonce De Boisset. Le virus inoculé, on vit notre médecin délaisser quelque peu sa canne pour parcourir les bord de ses rivières favorites le Rhône ou la Loue, fiole dans une main filet à papillon dans l'autre et croquis d'insectes plein les poches. Depuis son laboratoire il dessina, observa et indentifia tout ce qui portait des ailes et ressemblait de près ou de loin à un insecte aquatique. Sous son microcospe tout était minutieusement disséqué, appareil génital, pattes et chaque nervure d'aile duement comptée et répertoriée. Larve, nymphe, imago, subimago, mâle, femelle tout fut consignés et servit à l'élaboration de la fameuse collection "Gallica" et vint enrichir la rédaction du magnifique livre sur les éphémères de Léonce DE Boisset, le premier du genre en langue française. Le docteur Charles Massia mérite vraiment son sacre de "bon copain" car tout ce travail de fourmi (famille des formicidés-formicidae) ne lui était, personellement, d'aucune utilité. Car ce plus que modeste moucheur ne pêchait qu'avec des mouches d'ensembles, très peu de modèles differents mais en plusieurs tailles. En revanche s'il mêlait toujours deux hackles sur chacun de ses modèles, il avait abandonné totalement les ailes en portions de plumes. Rappellons que les ailes étaient omniprésentes sur toutes les mouches artificielles depuis Dame Julyana Berners. Halford était lui-même un inconditionel. Aujourd'hui, la plupart des modèles de nos boites en sont dépourvus.

"Quand l'un d'entre manquait à bord…"

Le 8 juin 1941, Gérard de Chamberet décède prématurément à cause d'un phlegmon mal soigné. Cet homme qui, toute sa vie durant, s'était préoccupé des autres, fut trop négligeant de sa propre santé. C'est alors que Germaine de Chamberet reprend le flambeau. Pendant ces années d'occupation et de privation, elle ne peut abandonner ses "filles". Elle continue à produire ses collections et ouvre une seconde fabrique. Cette fois c'est elle qui reprend le chemin des magasins de pêche et s'occupe du démarchage. A ce propos Edmond Ardaille, ami personnel de Madame de Chambéret, qu'il surnomme affectueusement et très respectueusement "Grande dame de la mouche", nous conte cette anecdote[3] qui aurait pu être dramatique. Mme de Chambéret fut arrêtée à la frontière de la zone libre avec une liste de noms anglais dans ses poches. Il s'agissait bien-sur de noms de mouches et non d'aviateurs britaniques. Mais il lui fallut subir trois semaines de détention et d'interrogatoires pour qu'enfin ses explications soient vérifiées par l'occupant et qu'elle soit libérée. Tous ses amis seront toujours à ses côtés, mais le plus fidèle d'entre eux sera l'omniprésent Boris Ogareff riche d'une culture halieutique immense.

                                                                                         

En 1976, les mouches de Chambéret sont rachetées par la maison d'André Pezon et François Michel. Pendant cinquante ans les de Chambéret ont vendu en France et à travers le monde quelques quinze mille mouches en raison de quatre cent cinquante modèles différents.

Le club de pêche sportive Forez-Velay de Saint-Etienne (Loire) est l'héritier

des collections de mouches de Chamberet et à ce titre "conservateur" de la mémoire des copains de Charette .

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[1] " Grandes figures de la pêche " Michel Wintrop ed. Lucien Souny.

[2] " La truite "Albert Petit ed. De l'orée 1897.

[4] "Des mouches et des Hommes" Edmond Ardaille ed. Lacour