Vincent Lalu:  le sorcier de Vesoul: Henri Bresson Pêcheur de truites
                                                                              (Editions Balland 1980)
   

                                                         

                                                                                              

Le livre:

                                                          

                                                                    

Le portrait "anecdotique" d'un pêcheur à la mouche sèche contemporain Franc-Comtois (Breuchin, Moselotte, Loue, Dessoubre, Doubs, Cusancin ....) hors du commun , né le 20 mars 1924, qui vécut de sa pêche depuis l'après guerre jusqu'à la loi Guillon interdisant la vente des salmonidés sauvages votée fin 1961...et ensuite de son magasin de pêche à Vesoul tenu aujourd'hui par son fils, ...et de la commercialisation de ses fameuses génériques: French Tricolore, Peute....!

L'auteur:

Vincent Lalu, journaliste halieutique est directeur de la publication de la revue "Pêches sportives" et vient de publier "La femme truite" !

Mon opinion

Récit pris "sur le vif" du parcours quand même particulier du "sorcier ", tellement "efficace" en sèche (à une époque où il y avait quand même plus de poissons et moins de pêcheurs qu'aujourd'hui!!) qu'il a été exclu de plusieurs AAPPMA sans pourtant avoir transgressé la légalité, et auquel on doit en plus la peute et la french tricolore!!
La première édition est épuisée mais depuis peu une réédition est disponible au prix de 22 euros! ici

A posséder absolument!! Quand je pense que c'est lui même qui me l'a refilé dans son magasin de Vesoul en 1980...et que je n'ai même pas eu la présence d'esprit de le lui faire dédicacer.....mais on le voit fin mai....et cette fois....!

                                               

Extrait:

Goumois, le moulin du Plain...terrain de jeu du "sorcier"

La première question posée par tout habitué à son arrivée au Moulin est: «Est-ce que Bresson va venir?»
Et Pierre Choulet de mentir un peu pour entretenir l'espoir: «Oui, il est annoncé en fin de semalne... »

Quelques-unes des démonstrations de Bresson sont restées célèbres. Celle de la truite à vue m'a bien été racontée une dizaine de fois par des personnes différentes.

C'était à 3 heures de l'après-midi, en plein été et Henri, accompagné de six ou sept clients de l'hôtel, faisait une petite promenade digestive, canne à la main, histoire de faire passer le repas de midi qui avait été copieux et arrosé. Le petit groupe était arrivé à la limite du parcours mouche. Comme d'habitude on parlait pêche sans que personne ne s'intéresse trop au Doubs qui coule pourtant à quelques mètres de la petite route. D'un geste, Henri arrête la troupe: « Messieurs, est-ce que vous voyez cette bohémienne qui maraude à nos pieds? - Non, répondent les plus francs. Oui, disent les autres, qui n'ont pourtant encore rien vu. - Eh bien je vais vous montrer comment prendreune truite qui ne gobe pas, à 3 heures de l'après-midi, en plein soleil, sans me cacher et sans même fouetter. » Et de faire asseoir sur le bas-côté les six promeneurs qui ont enfin découvert la truite, une belle du Doubs de plus d'une livre.
Henri prend alors sa canne dans la main droite, sa mouche en bout de bas de ligne dans la main gauche et se fige, debout en haut du talus, les lunettes polaroïd sur les yeux, la casquette baissée sur les lunettes. La truite, elle, paresse au soleil, elle erre sans but apparent dans un rayon de cinq à six mètres. Chaque fois qu'elle lui tourne le dos, Bresson descend d'un mètre. Lorqu'elle fait volte-face, il est déjà figé, les yeux immobiles «très important les yeux, en les bougeant on peut faire fuir un poisson », la canne droite. Un dernier pas: le pêcheur est au bord de l'eau et la truite ne l'a toujours pas remarqué. Sur le talus les autres retiennent leur souille. Une traction sur le fil, le ressort de la canne propulse la mouche à un mètre cinquante du bord.
La petite French Tricolore se pose juste au moment où le poisson amorce son virage. Bresson n'a toujours pas bougé. La truite est maintenant tout près de la mouche. Un imperceptible mouvement du poignet et la petite touffe de plumes paraît soudain s'animer. Cela a duré un dixième de seconde. Assez pour que la truite se rue sur la mouche et l'avale.

« Pendue! » Le cri est sorti de six poitrines à la fois. Henri Bresson rigole. « Vous voyez qu'il n'est pas nécessaire d'attendre le coup du soir pour faire sa pêche!!

                                         Vincent Lalu:La femme truite-Le coup du soir et autres histoires de pêche
                                                                                       ( 2009-Quai des plumes-La vie du rail)

                                                            

Je viens de le recevoir juste à sa publication, commandé à "la vie du rail" pour 29 euros!!

J'ai affiché le quatrième de couverture car il est simplement descriptif sans adjectifs mensongers superfétatoires pour "faire vendre"..c'est déjà un bon point!!

Mon opinion

Vinent Lalu écrit bien! L'ouvrage est fait d'une suite de nouvelles jamais très longues, à la façon de "Les nouvelles du moulin" de JL Pelletier ou "Pêcher la truite vagabonde" de F Dupuy, mais les anecdotes rapportées ici , relatives à la pêche des salmonidés mais également du brochet et des poissons de mer sont d'un style particulier très original,.... les poissons parlent (les vaches aussi) et bien que je n'apprécie guère l'anthropomorphisme, dans ce cas particulier l'auteur a eu plutôt la "plume heureuse"..., et les pêcheurs croqués par les poissons sont très bien vus..! Les rapports entre le pêcheur et le poisson imaginés sous forme d'une complicité bienveillante réciproque et non comme un combat à mort sont également très plaisants et cet idéalisme de bon aloi dédramatise l'acte de prédation pour ne laisser percevoir de la pêche que son côté bucolique reposant......et c'est très bien ainsi , au diable le réalisme trivial!! Quelques commentaires très bien vus sur l'alevinage imbécile, le No kill imbécile des intégristes....font l'objet de quelques courts récits sans appel ....et un délicieux "morceau de bravoure" à propos du "gobage" m'a ravi..

Frais, original, dans un style bon enfant, simple et sans prétention, superbement illustré par de nombreuses aquarelles de Marie Annick Dutreil......l'ensemble est reposant, réjouissant....et on le lit facilement et avec le sourire..!

J'aime!!


Extrait:
                                                                                         Le baiser de l'ombre

Le cinquième jour, Dieu mit les poissons dans l'eau. Le sixième jour, les poissons se demandèrent si Dieu savait qu'ils étaient bien arrivés. Alors l'un d'entre eux se dévoua pour aller déposer un baiser sous la surface.

Ainsi fut le premier gobage. Pour donner signe de vie tout en disant merci. Ceux qui ne savent rien de la pêche à la mouche n'imaginent pas ce que peut représenter un gobage pour un pêcheur. La rivière est devant vous, toute plate ou frissonnante, elle s'étend langoureusement ou court joyeuse parmi les rochers. Bref, elle vit sa vie sans se soucier de vous qui l'observez, un peu intimidé. Et voilà que le gobage apparaît, superbe, imprévisible. La minuscule déflagration silencieuse propage son onde en un seul cercle qui descend comme un cerceau au fil de l'eau. L'œil part avec le gobage. Il oublie -l'œil néophyte surtout - où le gobage a commencé. Le plaisir n'est-il pas de le suivre jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il disparaisse en laissant la promesse de son recommencement. Car bien sûr, ce gobage n'était là que pour vous, rien que pour vous, même si vous êtes trente à l'avoir vu. Un gobage sur une rivière, c'est une femme qui vous lance une œillade, un visage qui s'illumine, le signe que quelqu'un veut vous parler.
Pendant des siècles, un peu partout dans le monde où des gobages apparaissaient à la surface des cours d'eau, les croyances populaires en ont donné toutes sortes d'explications. En Suède, on les prenait pour des éclosions d'elfes prenant leur envol à la tombée de la nuit, en Écosse on disait que la rivière exhalait le souffle des enfants perdus, en Croatie c'était les bébés poissons qui éructaient une fois leur tétée achevée.
Jusqu'à ce qu'un matin de printemps, au début du xve siècle, un gentilhomme qui taquinait les farios à la sauterelle sur un radier de la Tweed se fasse interpeller par un poisson qui venait de gober et auquel il n'avait d'abord prêté aucun intérêt: « C'est moi Thymallus thymallus, l'ombre commun, pas si commun que ça, je viens de prendre une mouche, proposez m'en une aussi belle et je la goberai aussi.»
.Le gentilhomme se mit au travail et créa pour les seigneurs de la cour d'Orange le premier traité , de pêche à la ligne. C'est là qu'il décrivait, dans son livre troisième, douze imitations d'insectes qu'il baptisa «mouches ». Et la suite, toute la suite et toute la pêche à la mouche est contenue dans l'invitation de cet ombre et dans la réponse apportée par le noble pêcheur.
Et depuis que la pêche à la mouche existe, c'est à dire depuis qu'un peu partout dans le monde les amoureux des rivières ont renoncé aux fables et légendes qui portaient le mystère de ces signaux liquides, cette précieuse indication de la présence d'un poisson déclenche chez les pêcheurs une délicieuse fébrilité qui précède l'instant de la capture.

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NB: il y a plusieurs infos qui se télescopent, pas mal d'anachronismes et beaucoup d'imagination dans ce texte..........

"au début du xve siècle, un gentilhomme qui taquinait les farios à la sauterelle sur un radier de la Tweed" ............., c'est à dire dans les années 1450...époque de Dame Julyana Berners et de son "The treatyse of fishing with an angle" (1450) premier bouquin sur la pêche à la mouche qui parle des 12 mouches ........

"Le gentilhomme se mit au travail et créa pour les seigneurs de la cour d'Orange le premier traité de pêche à la ligne".......Or guillaume d'Orange c'est au XVIIème siècle, soit 1650 = époque de Izaac Walton qui a repris à l'identique les 12 mouches dans son "livre troisième" de " The complete Angler" (1650),....... mais ne pêchait pas à la mouche...!

Donc V Lalu mélange bien allègrement la XVème et le XVIIème siècle.....et le "gentilhomme qui pêchait au XVème"(Dame Juliana Berners???)....n'a pu écrire, comme aurait pu le faire Izaac Walton, de bouquin pour la cour de Guillaume d'Orange......né deux siècles plus tard....
............................................................................................. ce qui n'enlève rien à la qualité littéraire de son ouvrage .